Lectures
de la Messe : Osée 2, 16-22 ; Apoc 19,1-9 ; Luc 10,38-42Qu'est-ce
qui autorise Jésus à louer l'attitude de Marie assise à ses
pieds, toute à son écoute, tandis que Marthe s'affaire pour recevoir
ses visiteurs ? Gageons pourtant que Jésus, en route avec ses disciples,
ressent comme eux la faim creusée par la marche, de même qu'il éprouvera
la soif, en plein midi, près du puits où il rencontrera la Samaritaine.
Jésus saura donc apprécier les bonnes choses que prépare
son hôtesse empressée, appliquée à lui concocter un
bon menu. Si des gens mal intentionnés se permettent de taxer Jésus
de glouton et d'ivrogne, n'est-ce pas parce qu'il ne fait pas la petite bouche
lorsqu'il est invité à une bonne table ou qu'il s'y invite, comme
il le fait ici, comme il le fera plus tard chez Zachée ?
Jésus,
c'est évident, ne déprécie nullement le service de Marthe.
Mais Jésus sait d'expérience l'importance de marquer des pauses,
de prendre du recul, pour se tenir en silence, le cur ouvert à la
Parole, Parole qu'il est le premier à écouter, Parole qui
le façonne, Parole qui l'emplit et l'inspire, Parole qui retentit
dans tout son être, Parole à laquelle il en vient à s'identifier.
Parole qui lui déclare : Tu es mon Fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai
engendré (Luc 3,22). Jésus expérimente le bienfait
de ces nuits en prière, de ces heures dans le silence où se
livre une Présence, la Présence de Celui qui l'engendre et dont
il vient, la Présence de Celui qui l'envoie porter la bonne nouvelle
aux pauvres et guérir les curs blessés. Jésus
sait que le meilleur de ce qu'il peut offrir dans sa rencontre des pécheurs,
dans sa compassion pour les malades, dans sa pitié pour les foules avides
de pain et de vérité, le meilleur de ce qu'il peut donner, il le
puise dans cette immobilité silencieuse sous le regard de son Père.
Dans sa réponse à l'inquiétude de Marthe, Jésus
dévoile quelque chose de sa propre expérience ; il confesse où
se situe la meilleure part de son existence. Jésus reconnaît
que la flamme qui l'anime, la parole qui le brûle, l'élan qui le
soulève, la compassion qui emplit son cur, il les tient de son Père.
Voilà où s'enracinent la réflexion de Jésus à
Marthe et son éloge de l'attitude de Marie. Jésus souhaite que le
dévouement empressé de Marthe soit, comme le sien, habité
par l'amour dont Dieu est la source.
Quel cur humain pourrait
se prétendre pur de toute convoitise, de recherche égoïste
et de tout intérêt, ou prémuni contre eux, au sein même
des services qu'il rend et de la mission qu'il remplit avec zèle ? Quel
cur humain, cur d'époux ou d'épouse, cur
de père ou de mère, cur de frère ou de sur,
cur d'ami, cur de militant, cur de moniale ou de moine,
quel cur ne risquerait pas de céder à la déception,
de se laisser gagner par le dépit, de se fatiguer d'aimer, s'il ne s'abreuvait
à la source de l'amour ? Quel cur ne serait pas guetté
par le découragement à la vue de ses propres étroitesses,
réticences, répugnances et défaillances, sans cesse récurrentes
? C'est pourquoi le Dieu créateur qui nous façonne nous
invite à revenir à lui dans une prise de distance bénéfique
qui régénère notre capacité d'aimer et d'espérer
: mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais
l'entraîner jusqu'au désert, et je lui parlerai cur à
cur. Là s'apaisent, au travers d'un combat, rancur
et malveillance. Là s'offrent amour, tendresse et fidélité.
Ce
retrait silencieux, cette écoute du cur, s'ils concernent celui qui
s'y voue, concerne en même temps toute l'Eglise. L'Eglise ne peut vivre
sa mission selon l'esprit de l'évangile que si, en son sein, des hommes
et des femmes se font tout accueil à la Parole qui purifie, éclaire
et sanctifie, la Parole qui invite et incite à une existence en Alliance,
menée autour du Christ Jésus, Sauveur unique des hommes, désireux
de les rassembler dans la Maison de son Père : Heureux les invités
au repas des noces de l'Agneau. Celui qui, au terme de notre route, s'empressera
à notre service, c'est le Seigneur Jésus lui-même, lui qui
sait où se situe la meilleure part, celle par laquelle tout dévouement
dans l'exercice de la mission, reçoit purification et amélioration.
Ayons
donc à cur, frères et surs, chacun selon notre vocation,
de choisir cette meilleure part dans notre existence, et de lui accorder la place
convenable. Tout ce que nous ferons y gagnera. Loin de nous indigner d'une
telle passive activité, ou d'une telle active passivité, nous pourrons
nous en féliciter et en rendre grâce. Notre dévouement
et notre service en deviendront en effet plus paisibles, plus confiants, et surtout
mieux aimants. Nous remplirons notre mission de façon plus filiale
et plus fraternelle, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.Père
Abbé de Belloc |