HOMELIE POUR LA SOLENNITE DE SAINTE SCHOLASTIQUE

(10 février 2010)

 

Lectures de la Messe : Osée 2, 16-22 ; Apoc 19,1-9 ; Luc 10,38-42
Qu'est-ce qui autorise Jésus à louer l'attitude de Marie assise à ses pieds, toute à son écoute, tandis que Marthe s'affaire pour recevoir ses visiteurs ? Gageons pourtant que Jésus, en route avec ses disciples, ressent comme eux la faim creusée par la marche, de même qu'il éprouvera la soif, en plein midi, près du puits où il rencontrera la Samaritaine. Jésus saura donc apprécier les bonnes choses que prépare son hôtesse empressée, appliquée à lui concocter un bon menu. Si des gens mal intentionnés se permettent de taxer Jésus de glouton et d'ivrogne, n'est-ce pas parce qu'il ne fait pas la petite bouche lorsqu'il est invité à une bonne table ou qu'il s'y invite, comme il le fait ici, comme il le fera plus tard chez Zachée ?
Jésus, c'est évident, ne déprécie nullement le service de Marthe.
Mais Jésus sait d'expérience l'importance de marquer des pauses, de prendre du recul, pour se tenir en silence, le cœur ouvert à la Parole,
Parole qu'il est le premier à écouter,
Parole qui le façonne,
Parole qui l'emplit et l'inspire,
Parole qui retentit dans tout son être,
Parole à laquelle il en vient à s'identifier.
Parole qui lui déclare : Tu es mon Fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré (Luc 3,22).
Jésus expérimente le bienfait de ces nuits en prière,
de ces heures dans le silence où se livre une Présence,
la Présence de Celui qui l'engendre et dont il vient,
la Présence de Celui qui l'envoie porter la bonne nouvelle aux pauvres et guérir les cœurs blessés.

Jésus sait que le meilleur de ce qu'il peut offrir dans sa rencontre des pécheurs, dans sa compassion pour les malades, dans sa pitié pour les foules avides de pain et de vérité, le meilleur de ce qu'il peut donner, il le puise dans cette immobilité silencieuse sous le regard de son Père.
Dans sa réponse à l'inquiétude de Marthe, Jésus dévoile quelque chose de sa propre expérience ; il confesse où se situe la meilleure part de son existence.
Jésus reconnaît que la flamme qui l'anime, la parole qui le brûle, l'élan qui le soulève, la compassion qui emplit son cœur, il les tient de son Père.
Voilà où s'enracinent la réflexion de Jésus à Marthe et son éloge de l'attitude de Marie. Jésus souhaite que le dévouement empressé de Marthe soit, comme le sien, habité par l'amour dont Dieu est la source.
Quel cœur humain pourrait se prétendre pur de toute convoitise, de recherche égoïste et de tout intérêt, ou prémuni contre eux, au sein même des services qu'il rend et de la mission qu'il remplit avec zèle ?
Quel cœur humain,
cœur d'époux ou d'épouse,
cœur de père ou de mère,
cœur de frère ou de sœur,
cœur d'ami, cœur de militant,
cœur de moniale ou de moine,
quel cœur ne risquerait pas de céder à la déception, de se laisser gagner par le dépit, de se fatiguer d'aimer, s'il ne s'abreuvait à la source de l'amour ?
Quel cœur ne serait pas guetté par le découragement à la vue de ses propres étroitesses, réticences, répugnances et défaillances, sans cesse récurrentes ?
C'est pourquoi le Dieu créateur qui nous façonne nous invite à revenir à lui dans une prise de distance bénéfique qui régénère notre capacité d'aimer et d'espérer :
mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l'entraîner jusqu'au désert, et je lui parlerai cœur à cœur.
Là s'apaisent, au travers d'un combat, rancœur et malveillance.
Là s'offrent amour, tendresse et fidélité.
Ce retrait silencieux, cette écoute du cœur, s'ils concernent celui qui s'y voue, concerne en même temps toute l'Eglise. L'Eglise ne peut vivre sa mission selon l'esprit de l'évangile que si, en son sein, des hommes et des femmes se font tout accueil à la Parole qui purifie, éclaire et sanctifie, la Parole qui invite et incite à une existence en Alliance, menée autour du Christ Jésus, Sauveur unique des hommes, désireux de les rassembler dans la Maison de son Père : Heureux les invités au repas des noces de l'Agneau.
Celui qui, au terme de notre route, s'empressera à notre service, c'est le Seigneur Jésus lui-même, lui qui sait où se situe la meilleure part, celle par laquelle tout dévouement dans l'exercice de la mission, reçoit purification et amélioration.
Ayons donc à cœur, frères et sœurs, chacun selon notre vocation, de choisir cette meilleure part dans notre existence, et de lui accorder la place convenable.
Tout ce que nous ferons y gagnera.
Loin de nous indigner d'une telle passive activité, ou d'une telle active passivité, nous pourrons nous en féliciter et en rendre grâce.
Notre dévouement et notre service en deviendront en effet plus paisibles, plus confiants, et surtout mieux aimants.
Nous remplirons notre mission de façon plus filiale et plus fraternelle, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
Père Abbé de Belloc
retour haut de page
retour à la page d'accueil